Littérature française

Sarah Chiche, Les enténébrés

Quatrième de couverture

Automne 2015. Alors qu’une chaleur inhabituelle s’attarde sur l’Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s’aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une autre enquête, sur une extermination d'enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont ressurgir. S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l'amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche, de la fin du xixe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l'Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

Notre avis: c'est un livre coup de coeur d'Hélène Pierre

D'une rare intensité. Il ne s'agit pas d'un triangle amoureux "femme mari amant". Quand Sarah rencontre Richard, c'est une autre part d'elle même qui va naître. La passion va faire ressurgir une histoire familiale compliquée et douloureuse mise de côté jusqu'à maintenant. C'est un livre magnifique sur l'identité, sur le poids de l'histoire et de notre histoire sur ce qu'on devient. Un livre puissant, lumineux dont on ne sort pas indemne.

Gwen

 
Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne dans une forêt de Pologne pendant la seconde guerre mondiale, qui avaient très très faim. Pendant que le bûcheron effectue des tâches d’intérêt général, la bûcheronne cherche de quoi manger dans la forêt. Sa distraction : regarder le train du matin passer au milieu des arbres. Elle l’imagine rempli de victuailles. Un matin, miracle, une main se tend vers l’extérieur et un paquet tombe dans la neige. A l’intérieur, la plus précieuse des marchandises.

Un conte que les grands devraient raconter aux petits pour qu’ils sachent, pour que l’histoire ne s’oublie pas. Magnifique, plein d’humanité et plein d’espoir malgré les circonstances. Une belle leçon de vie

Gwen

 
Philippe Lançon ,Le lambeau
PRIX FEMINA 2018

 

Comme la grande majorité des gens qui ont lu ce livre, j'ai été bouleversée par ce livre. Impossible d'écrire une critique à la hauteur de ce que j'ai pu ressentir, je vous livre donc celle que j'ai trouvée dans Télérama n° 3562 et qui sonne si juste.

Télérama 3562

"Revenu d’entre les morts après le massacre de Charlie Hebdo, le journaliste Philippe Lançon raconte sa douleur et sa métamorphose. Avec une admirable maîtrise.

L’excès de réel est peut-être une des formes de l’enfer — ou l’un des chemins qui y mène. Ce réel infernal, dans sa plus brutale, sa plus franche et incompréhensible manifestation, Philippe Lançon, journaliste littéraire à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, s’y est trouvé confronté de plein fouet, immergé de plain-pied, au matin du 7 janvier 2015, lorsque deux hommes vêtus de noir et lourdement armés ont fait irruption dans les locaux parisiens de l’hebdomadaire satirique, tirant à vue sur les hommes et les femmes présents. L’attentat dura deux, trois minutes, douze personnes furent tuées. Gravement blessé aux bras et au visage, Philippe Lançon fut littéralement relevé d’entre les morts. S’efforçant, au début du Lambeau, de retracer ces instants, il écrit : « Etais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l’extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu’en faire. Je ne le sais toujours pas… »Si les victimes du 7 janvier sont présentes dans Le Lambeau (« je donnerais cher pour que les morts qui m’accompagnent puissent écrire ce qu’ils vivent ou ne vivent pas […] je voudrais connaître leur précis de décomposition, leurs rires pleins de terre… »), si elles hantent le livre jusqu’aux ultimes phrases, ce jour effarant n’est pourtant, pour le récit de Philippe Lançon, qu’un point de départ. Le Lambeau n’est pas un document sur la violence, encore moins sur le terrorisme, islamiste ou autre (« Je n’ai aucune colère contre les frères K, je sais qu’ils sont les produits de ce monde, mais je ne peux simplement pas les expliquer. Tout homme qui tue est résumé par son acte et par les morts qui restent étendus autour de moi. Mon expérience, sur ce point, déborde ma pensée…Philippe Lançon»). Il s’agit, au contraire, d’un livre empreint d’une grande, d’une admirable douceur, s’employant à sonder, sans culpabilité, « la solitude d’être vivant ». Un livre calme, déterminé, à l’image de son auteur et en dépit de l’omniprésence de la douleur physique et morale, de l’angoisse, à « ne pas faire à l’horreur vécue l’hommage d’une colère ou d’une mélancolie que j’avais si volontiers exprimées en des jours moins difficiles, désormais révolus ».

Alors que s’ouvre l’âpre et long parcours médical — des mois et des mois d’hospitalisation à la Pitié-Salpêtrière, puis à l’hôpital des Invalides, et en tout dix-sept interventions chirurgicales, dénombre-t-il à la mi-août 2017 — qui va mener à la cicatrisation de ses blessures, et surtout à la patiente reconstruction du tiers inférieur de son visage, pulvérisé par un projectile, Philippe Lançon s’engage aussi dans un cheminement mental. Un itinéraire solitaire qui tient de l’initiation, voire de la conversion — au sens non pas religieux, disons plutôt métaphysique ou/et spirituel du terme : se défaire de son « ancien moi », tenter de tracer les contours du nouveau, de l’habiter. « Les circonstances, écrit-il, étaient si nouvelles qu’elles exigeaient un homme, sinon nouveau, du moins métamorphosé, au moral comme il l’était physiquement […] Un mélange de stoïcisme et de bienveillance a défini mon attitude pour les mois suivants. »

Stoïque, donc, tout ensemble inébranlable dans sa volonté de guérir et avide de légèreté, un pied parmi les morts (« je parlais aux morts bien plus qu’aux vivants puisqu’en ces jours-là, je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : j’étais l’un d’eux »), l’autre parmi les vivants : ainsi se tient Philippe Lançon — penchant finalement du côté des vivants lorsqu’il décide que lui est désormais interdit le « moindre sirop de nostalgie ». Ainsi le suit-on en ces pages bouleversantes où les détails les plus prosaïques de son quotidien hospitalier se mêlent aux souvenirs d’enfance et de jeunesse qui peuplent le « nuage de rêveries sombres » auquel l’abandonne son état de grand blessé aux fonctions vitales relayées par toutes sortes de tuyaux et de drains. Tout cela est tissé de lectures (Shakes­peare, Proust, Thomas Mann, surtout Kafka), de musique (Bach), de peinture (Vélasquez) et des réflexions multiples que génère cette expérience qu’il fait du « temps non pas perdu, ni retrouvé, mais interrompu », de « l’enterrement de [ses] vies passées », de la solitude du survivant, de la souffrance comme source de connaissance : « Je ne pouvais pas éliminer la violence qui m’avait été faite […] Ce que je pouvais faire en revanche, c’était apprendre à vivre avec, l’apprivoiser, en recherchant, comme disait Kafka, ‘‘le plus de douceurs possibles’’. L’hôpital était devenu mon jardin… »

D’où vient que ce chemin radical de Philippe Lançon, quoique se situant hors du champ de l’expérience humaine ordinaire, nous touche de si près ? Qu’à ce point il nous émeuve, nous enseigne, nous renverse ? Du geste littéraire lui-même, tout ensemble intimiste, profond et essoré de tout narcissisme : « Il m’avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état […] pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez des auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre » que de soi.

.

 
Nicolas Mathieu ,Leurs enfants après eux
Prix Goncourt 2018

quatrième de couverture

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
 

Deux très beaux livres sur l'adolescence ces derniers mois. Débâcle   de Lize Spitz et celui-ci. Dans Leurs enfants après eux, on   redécouvre la France profonde et populaire, les fans de Johnny et les buveurs de bière. Les plus modestes qui envient ceux qui ont mieux réussi et ont un petit pavillon. Les filles qui se marient à 20 ans et qui deviennent mères dans la foulée. Les mobylettes qui font du bruit, les trafics dans les cages d'escalier. Mais l'amour aussi.

Un livre émouvant qui prend aux tripes.

 
 
Adélaïde Bon ,La petite fille sur la banquise

 

Elle a neuf ans, elle a eu le droit de sortir seule quelques minutes un dimanche de mai. Quand elle revient, ses parents la retrouvent effondrée dans sa chambre, dans un état de sidération. Elle ne se souvient de presque rien si ce n'est de ce monsieur qui l'a suivie. Une plainte est déposée, sans suite. Pendant 20 ans, l'auteur va se débattre avec des démons dont elle ignore l'origine: amnésie traumatique. Ce livre va servir de référence pour toutes les jeunes victimes qui n'arrivent pas à mettre de mots sur leur mal être. L'auteur explique minutieusement,sans voyeurisme mais sans tabous les années d'errance et les terreurs qui apparaissent sans crier gare. Adélaïde Bon les appellent les méduses.

Des années de psychothérapie sans réponse,  une sexualité perturbée, une vie sans pouvoir mettre d'attache. Tel est le calvaire de ces enfants abusés sexuellement. 20 ans après un homme est arrêté et un procès a lieu, la mémoire revient et les images déferlent enfin permettant ainsi la guérison.

C'est un livre difficile mais indispensable. L'auteur espère que les victimes qui le liront gagneront du temps pour comprendre et verbaliser le choc.

Tanguy Viel ,ARTICLE 353 DU CODE PENAL, Les Editions de Minuit

Dans un petit village dans la rade de Brest, Antoine est arrêté et convoqué chez le juge car il vient de jeter par dessus bord le promoteur immobilier Martial Kermeur.Commence alors le récit de cette débacle qui a mené Antoine à commettre l'irréparable.

Le juge écoute, veut tout savoir et Antoine raconte jusque dans les moindres détails ce qu'il a tu à tout le monde jusqu'à présent.

Un vrai coup de coeur pour ce livre et...vive l'article 353 du code pénal!

 
Antoine Choplin ,Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar, La fosse aux ours

 

Tomas Kusar est un cheminot un peu timide

qui mène une existence paisible à quelques dizaines de kilomètres de Prague. Sa passion, les trains qui passent, les arbres de la forêt, plus particulièrement les écorces,  et la photographie. Un peu perdu dans son monde à lui, il n'est pas vraiment affecté par les problèmes politiques de son pays.

Un soir, une troupe de théâtre arrive pour donner une représentation en plein air. Tomas  est subjugué. Parmi les acteurs il y a Vaclav Havel qui s'oppose au régime en place à travers l'écriture et l'art (il deviendra président de la république).  Petit à petit, grâce à cette troupe Tomas va développer une conscience politique et rentrer doucement en résistance.

Antoine Choplin montre une fois de plus dans ce livre qu'il a un talent énorme. Quelque soit le sujet qu'il aborde, il décrit avec beaucoup d'intelligence le genre humain. Des hommes simples, par leur engagement, deviennent soudain des acteurs de l'histoire et ,en quelque sorte, des héros.        

Ce livre, comme tous les précédents, est un petit bijou.

 
 
Catherine Poulain, Le grand marin, Editions de l'Olivier

 

Lili fuit Manosque mais aussi elle même. C'est une obsession, un but ultime, elle veut aller au bout du  monde, le plus au nord possible. Après un long voyage, elle arrive en Alaska où elle trouve du travail sur un bâteau de pêche. Commence alors une aventure incroyable. Il lui faudra faire sa place dans ce milieu d'hommes, qui comme elle, doivent lutter pour rester en vie dans cet environnement hostile. C'est le récit d'une quête initiatique. La mort est toujours proche mais elle rend la vie intense et précieuse. L'écriture est belle, sobre. Un premier romanque nous vous recommandons vivement.

 

Pour celles et ceux qui n'ont pas pu assister à la rencontre organisée à la librairie le mercredi 20 avril, vous pouvez retrouver la réécouter en podcast ici

Pierre Lemaître, Trois jours et une vie, Albin Michel

 

Décembre 1999. Dans la petite ville de Beauval, Antoine, 12 ans, fils unique, vit seul avec sa mère depuis que son père a quitté la maison. Mis à l’écart par les autres enfants du village, il s’isole des jours entiers avec pour seule compagnie le chien des voisins, auquel il s’est particulièrement attaché. Lorsque celui-ci est abattu froidement par son propriétaire, il perd les pédales au point de commettre l’irréparable. Alors que tout s’écroule autour de lui, deux tempêtes successives vont ravager la ville. Pendant trois jours, une vie est dans la tourmente et tout est à reconstruire.

 

Céline Curiol, Les vieux ne pleurent jamais, Actes Sud

 

Judith Hogen vit aux USA et est veuve depuis peu. En feuilletant un livre de Céline, que son mari lui avait offert mais qu’elle n’avait jamais lu, elle retrouve entre les pages une photo d’un homme qu’elle n’a pas revu depuis qu’elle a fui la France 50 années auparavant. Pourquoi son mari a t-il glissé ce portrait dans le livre ? Judith se questionne et soudain l’envie de revoir l’ homme de la photo est plus forte que tout. Elle lui écrit et prend un billet pour la France. Quand elle arrive, il vient de disparaître…

Céline Curiol a écrit un beau livre sur la vieillesse. La solitude laisse la possibilité aux démons qu’on croyait disparus de revenir. Les chasser devient une urgence pour Judith. Un petit bémol. La fin est un peu décevante. Et une grande question sans importance: pourquoi presque tous les prénoms de ce livre commencent par un J ???

Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux, Folio

 

Un livre sur les grands espaces comme on les chérit à Liragif !

Dans les profondeurs d'une forêt canadienne, trois octogénaires vivent en ermite. Ils ont de temps à autre la visite du gérant d'un vieil hôtel de luxe délabré et d'un planteur de marijuana, qui veillent sur eux. Leur tranquillité et leur routine vont être bousculées par l'arrivée simultanée d'une journaliste  enquêtant sur les grands feux qui ont ravagé l'Ontario en 1916 et d'une vieille dame (la tante du planteur) internée depuis 67 ans et enfin libérée par son neveu.

Un très beau roman sur la liberté, l'amitié et l'amour aussi!  Un livre de poche que vous glisserez facilement dans vos bagages et qui vous ravira.

Gwen

Valérie Zenatti, Jacob Jacob, éditions de l'Olivier

 

"Le goût du citron glacé envahit le palais de Jacob, affole la mémoire nichée dans ses papilles, il s’interroge encore, comment les autres font-ils pour dormir. Lui n’y arrive pas, malgré l’entraînement qui fait exploser sa poitrine trop pleine d’un air brûlant qu’elle ne parvient pas à réguler, déchire ses muscles raides, rétifs à la perspective de se tendre encore et se tendant quand même. »

Jacob, un jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France. De sa guerre, les siens ignorent tout. Ces gens très modestes, pauvres et frustes, attendent avec impatience le retour de celui qui est leur fierté, un valeureux. Ils ignorent aussi que l’accélération de l’Histoire ne va pas tarder à entraîner leur propre déracinement.

L’écriture lumineuse de Valérie Zenatti, sa vitalité, son empathie pour ses personnages, donnent à ce roman une densité et une force particulières."

 

Valérie Zenatti est connue comme étant la traductrice attitrée de Aharon Appelfeld. Elle a également écrit de nombreux romans pour la jeunesse dont le plus célèbre, Une bouteille dans la mer de Gaza, adapté au cinéma en 2012.

Yan Pradeau, Algèbre, Allia

 

C'est un livre qui parle de mathématiques mais pas seulement. Algèbre de Yan Pradeau publié aux Éditions Allia nous plonge dans une période, les années 60, et dans la vie d'un homme, Alexandre Grothendieck, qui a révolutionné les maths. Entre le récit d'une vie et la grande histoire gravée sur le papier avec la finesse du burin et la phrase qui claque sans concession tel un couperet, cet Algèbre tient de la saga familiale comme de la grande histoire, depuis les camps de la mort jusqu'à nos jours.

 

Antoine Choplin, Une forêt d'arbres creux, La fosse aux ours 

 

1941, Bedrich débarque avec sa femme et son jeune fils dans le ghetto de Terezin en république tchèque. Dessinateur de métier, il intègre le bureau des architectes dans lequel, avec d’autres, il doit réaliser les plans demandés par la gestapo. Il s’agit de concevoir des plans de crematorium ou des dessins truqués du ghetto afin que l’opinion internationale ignore les vraies conditions de vie des gens qui y sont parqués. Doucement, cependant, les hommes du bureau des dessins entrent en résistance.Une fois de plus, dans ce nouveau roman, on peut admirer l’élégance de l’écriture de Choplin. Ses récits, sont toujours courts mais l’essentiel est dit avec intelligence et raffinement. Il met en exergue la profondeur d’âme de ses personnages. A déguster doucement pour pouvoir savourer la justesse des mots. Antoine Choplin sera le prochain dans « un auteur à l’honneur » sur le site de Liragif. Je vous mentionne aussi que Pierre a parlé de son coup de cœur pour L’incendie son précédent roman, sur France culture l’hiver dernier.

Gwen

 

Jérôme Ferrari, Le principe, Actes Sud

 

Dans ce dernier roman de Ferrari , un jeune philosophe d'aujourd'hui s'adresse au physicien Heisenberg, un des fondateurs de la mécanique quantique,  auteur du principe d'incertitude et qui reçut le prix Nobel pour ses travaux en 1932. Il s'agit nullement d'un ouvrage scientifique mais plutôt d'un recueil philosophique dans lequel quantique rime avec immatérialité du monde mais également avec poésie et beauté. Je trouve que c'est également une belle réflexion sur l'engagement politique des physiciens allemands pendant la guerre. Certains quitteront leur pays, d'autres pas. Certains flirteront avec le nazisme, d'autres se polariseront sur leurs sujets de recherche comme Heisenberg en oubliant peut être de résister contre le fascisme. Un livre extrêmement intéressant,  d'une part pour les scientifiques qui découvriront la physique quantique sous un autre angle et, d'autre part pour les non scientifiques, qui seront initiés à  ces superbes concepts à l'origine de cette nouvelle physique si perturbante pour l'esprit. De toute façon, avec Ferrari, la littérature est toujours du grand art...

Mathias Enard, Rue des Voleurs, Actes Sud

 

C'est l'histoire contemporaine d'un jeune marocain de Tanger qui a commis le crime d'être surpris par sa famille dans le lit de sa cousine, dont il est amoureux depuis l'enfance. Banni par les siens, il se retrouve dans la rue sans ressources. Commence alors une existence faite de "pied de nez" au destin, souvent grâce à la littérature. Il vendra des livres religieux, lui qui n'aime que les romans noirs français. C'est grâce à cette passion qu'il trouvera un nouveau travail. Il fera la connaissance de deux jeunes espagnoles qui lui donneront envie de s'exiler. Rencontre après rencontre, il trace son chemin. Grâce à l'énergie de sa jeunesse et la naïveté qui l'accompagne, il traverse sans états d'âmes le printemps arabe et la crise en Europe.

 

Pour la première fois Mathias Enard, écrit un livre très consensuel. Le sujet était risqué car il traite de l'actualité très proche (le printemps arabe, les indignés, l'élection de F. Hollande) et il aurait été tentant pour l'auteur de prendre partie et de devenir dogmatique. Mais le pari est réussi, Enard a réussi à éviter les clichés. Comme toujours, son écriture est intense et nous tient en haleine. Un beau moment d'histoire d'aujourd'hui. 

Antoine Choplin et Hubert Mingarelli, L'incendie, La fosse aux lions

 

Pavle et Jovan étaient deux jeunes soldats en yougoslavie dans les années 1990. La vie les a séparés depuis. L'un vit à Belgrade, l'autre en Argentine. Après des années de silence, ils renouent par lettre. Après quelques échanges anodins, leur conversation épistolaire dérive doucement vers la guerre. Ils ont vécu un évènement tragique ensemble. Petit à petit ce roman à deux voix nous dévoile ce que Pavle et Jovan ne peuvent pas oublier. Ce livre est une vraie réussite. Chaque correspondance est un morceau d'un puzzle. Avec une grande pudeur les deux hommes évoquent l'horreur de la guerre et les dérives inhumaines qu'elle entraîne. A lire absolument. Vous pouvez écouter Pierre, le libraire,  en parler sur France Culture Pierre sur  France Culture.

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Verticales

 

De battre mon Cœur...

Réparer les vivants ne parle pas d'une transplantation cardiaque. Le sujet DU livre de la rentrée littéraire de janvier, c'est la langue et son pouvoir de -effectivement - nous réparer. On est emporté par la houle de ces phrases, par la jubilation du vocabulaire autant que par l’incarnation des personnages de cette histoire brûlante de mort et de vie.

 

Ce roman est une chanson de geste qui célèbre l’œuvre humaine et l’héroïsme modeste, un texte magnifique dont la prose chamanique accélère le pouls et le cœur pour nous faire sentir plus vivants encore.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L

 

 

Depuis sa sortie, Le Royaume a fait la une de tous les magazines et émissions littéraires. Il a aussi obtenu le prix du Monde. Il est donc connu de tous ceux qui s'intéressent un peu aux livres!  Nous nous contenterons donc de vous donner notre avis!

A Liragif, nous aimons tous Emmanuel Carrère. Alors qu'il semble très agaçant pour certains , provocateur, autosuffisant, ce n'est pas ainsi que nous le voyons à la librairie. Nous aimons qu'il se donne tout entier dans ses livres, sans retenue même si parfois, cela engendre certaines maladresses... Nous aimons dans ses romans, presque tous biographiques ou autobiographiques, sa sincérité et son introspection. Carrère ne fait jamais les choses à moitié et c'est encore le cas dans ce dernier livre. Il a été profondément croyant, il ne l'est plus. Pendant 600 pages extrêmement documentées, il va essayer de comprendre comment, 2000  ans après, tant de gens continuent à suivre la voie de Jésus. Comment une petite histoire s'est transformée en une religion.

C'est parfois un peu long et puis... il y a quelques pages de pure pornographie sorties de nulle part au milieu du livre, des ovnis au milieu des écrits de Saint Paul et Saint Luc, une apparté  incompréhensible! On revient ensuite comme si de rien n'était, à un ouvrage très sérieux.

Donc, oui, nous vous conseillons Le Royaume, croyants et non croyants...

Agnès Desarthe, Ce qui est arrivé aux Kempinski, Editions de l'Olivier

 

« Mon âme, dit-elle. Mon âme, que vaut-elle ? Mon âme est une liste de courses. Mon âme est une déclaration d’impôts, un bulletin de notes au bas duquel ne figurent pas d’encouragements. Mon âme est le mode d’emploi du lave-vaisselle remplacé depuis huit ans, un bordereau de la poste datant de trois mois (le paquet est reparti, mais où, et que contenait-il ? Une rivière de diamants, sans doute). Mon âme est pleine de “Bonjour, madame”, “Au revoir, madame”, elle est salie par les corvées, corrompue par la fatigue de jours sans héroïsme, sans passion, sans péril. »

 

Qui parle ainsi ? Une femme à qui le diable a proposé un pacte. Mais le diable ferait bien de se méfier : dans le monde d’Agnès Desarthe, qui perd gagne, l’oubli est source de mémoire, les enfants engendrent leurs parents et le châtiment précède la faute.

En 14 histoires étourdissantes, Agnès Desarthe rend visible ce qui se cache derrière ce qui nous semble le plus familier. Comme une trame secrète où viendrait s’inscrire le paradoxe qui gouverne notre vie. Un sens constamment perdu, et retrouvé.

 

Cécile Coulon, Le roi n'a pas sommeil, Viviane Hamy

 

Quand le livre commence, Thomas, part avec les gendarmes, menotté serré. On sait qu'un drame vient de se produire mais il faudra attendre pour savoir lequel. Il faudra d'abord comprendre comment un jeune gars sans histoire, travaillant à l'école, serviable, et si proche de sa mère, en est arrivé là.

 

C'est un livre magnifique sur la toxicité des non dits, des blessures qui larvent en secret dans les familles. L'écriture est sobre, précise, d'une grande maturité pour une si jeune auteur (moins de 25 ans). Certains la connaissent peut être déja, son premier roman, Méfiez vous des enfants sages, valait déjà le détour. Un très bon cru donc !

 

Patrick Deville, Equatoria, Seuil

 

C’est le journal d’une traversée du continent africain à la hauteur de l’Équateur, depuis les îles autrefois portugaises de SãoTomé et Principe, dans l’Atlantique, jusqu’à Zanzibar, dans l’océan Indien. Le prétexte, le point de départ, c’est le transfert controversé des dépouilles de Savorgnan de Brazza et de sa famille d’Alger, où elles reposaient depuis le début du XXe siècle, jusqu’à Brazzaville, où on leur édifie un mausolée.

 

Chemin faisant, Patrick Deville croise nombre de figures pittoresques (l’Afrique n’en manque pas), revisite l’histoire de l’exploration, de la colonisation, de la guerre froide, brosse les portraits de quelques personnages hors du commun (Albert Schweitzer, Stanley et Livingstone, Brazza, l’aventurier autrichien Emin Pacha, Tippu Tip, le trafiquant d’esclaves de Zanzibar, Jonas Savimbi, le Che en Afrique…), évoque Joseph Conrad (Au Coeur des ténèbres, bien sûr) et Jules Verne (Cinq semaines en ballon).

 

C’est un voyageur érudit, curieux, pas pressé, attentif à l’incongru comme à la beauté des choses.

 

Marcus Malte, Fannie et Freddie, Zulma

 

Ce livre est une excellente surprise. Deux petits romans en un ou deux grandes nouvelles dans un style policier acéré. La première histoire Fannie et Freddie commence au sixième étage d’un parking de New York. Une jeune femme avec un œil de verre, assoiffée de vengeance, est prête à tout pour obtenir réparation.  Elle s’appelle Fannie mais ses collègues l’appellent Minerve car son buste tout entier se tourne quand on l’interpelle. Ceux qui ne la connaissent pas ignorent que c’est une parade pour cacher son œil borgne. Elle est une victime collatérale de l’immense escroquerie des subprimes. Le désespoir va la pousser au pire.

La seconde histoire, Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent passe déroule à la Seyne sur mer, ville natale de l’auteur. Elle est aussi prenante que la première.

 

 

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud

 

Dans un petit village corse, le bar se meurt suite à des mauvaises gestions successives. A la surprise générale, il va être repris par deux jeunes du pays qui laissent tomber leurs études de philosophie pour essayer de redonner vie à ce lieu de haute importance pour les autochtones. Avec l'insolence de leur jeunesse, ils vont essayer de faire de ce bar un lieu branché à la parisienne qui devrait attirer les foules. Cette folie des grandeurs va transformer le paradis en enfer. Victimes de leur succès, ils vont perdre leur âme. Le village va devenir le lieu de toutes les perversions, des douleurs anciennes vont être ravivées. Tel Icare, à vouloir voler trop haut, ils se brûleront les ailes et avec beaucoup de subtilité l'auteur illustre leur chute avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres.

 

Ferrari, dans ses précédents romans, nous avait donné un bel aperçu de son talent pour décrire la complexité des rapports humains, la fragilité de nos existences mais avec ce nouveau livre, il nous éblouit totalement. Lécriture est intense, subtile et mûrement réfléchie. De la littérature de haut vol qui mériterait de décrocher un prix littéraire prestigieux.

 

 

Caroline Lunoir, La faute de goût, Actes Sud

 

Un petit roman qui ressemble à un film d'Ozon pour citer Hélène.

Un été, Mathilde dont le mari est en conférence, rejoint pour quelques jours la demeure familiale occupée par une myriade d'ancêtres, tous plus attachés les uns que les autres à leur statut bourgeois. Au fond du jardin vivent les gardiens qui veillent sur le jardin et sur la maison. Les jours passent et se ressemblent, occcupés par les repas, les siestes, les papotages. Une nouveauté cependant, le grand-père a fait construire une piscine ... C'est elle qui sera à l'origine d'un évènement que certains membres de la famille considéreront comme une vraie faute de goût.

 

Il ne se passe rien dans ce livre, mais regarder vivre les personnages nous suffit.

 

 

© 2023 par Espace Détente.  Créé avec Wix.com