A son Image

Un soir, Antonia qui vient de terminer un reportage photos dans un mariage, croise sur le port de Calvi, Dragan, un légionnaire rencontré quelques années auparavant en ex-Yougoslavie pendant la guerre. Après avoir passé une partie de la nuit à discuter avec lui, elle reprend la voiture pour rentrer chez elle dans le sud de l'Île et se tue. La défunte héroïne brille par son absence dans tout le roman.  L'office funèbre est célébré par un prêtre qui est aussi son parrain. Nous découvrirons Antonia par petites touches successives au cours de cette cérémonie. Passionnée de photographie depuis que son parrain lui a offert un appareil à l'adolescence, elle a connu de grandes désillusions quand elle a voulu partir en tant que reporter. Où commence et s'arrête l'ingérence quand on fige sur des images la souffrance, la mort. De grandes désillusions avec son amour d'enfance qui milite pour la cause corse. Jérôme Ferrari, à travers les questionnements de son héroïne, nous livre une très belle réflexion sur la représentation de la vie et de la mort à travers la photographie.  Outre cette analyse très intéressante et très documentée, j'ai aussi beaucoup aimé les nombreuses références bibliques qui accompagnent l'oraison funèbre.Ravagé par la douleur le prêtre essaie de trouver une explication dans les textes. Il repousse ainsi le moment de parler de la jeune défunte. Formuler sa mort, c'est accepter l'inacceptable. Un très beau livre avec une écriture précise et incisive.

Le sermon sur la chute de Rome (Prix Goncourt 2012)

Dans un petit village corse, le bar se meurt suite à des mauvaises gestions successives. A la surprise générale, il va être repris par deux jeunes du pays qui laissent tomber leurs études de philosophie pour essayer de redonner vie à ce lieu de haute importance pour les autochtones. Avec l'insolence de leur jeunesse, ils vont essayer de faire de ce bar un lieu branché à la parisienne qui devrait attirer les foules. Cette folie des grandeurs va transformer le paradis en enfer. Victimes de leur succès, ils vont perdre leur âme. Le village va devenir le lieu de toutes les perversions, des douleurs anciennes vont être ravivées. Tel Icare, à vouloir voler trop haut, ils se brûleront les ailes et avec beaucoup de subtilité l'auteur illustre leur chute avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres. Ferrari, dans ses précédents romans, nous avait donné un bel aperçu de son talent pour décrire la complexité des rapports humains, la fragilité de nos existences mais avec ce nouveau livre, il nous éblouit totalement. Lécriture est intense, subtile et mûrement réfléchie. De la littérature de haut vol qui mériterait de décrocher un prix littéraire prestigieux.
 

Balco Atlantico

Balco Atlantico n'est pas sans rappeler un précédent roman Dans le secret.Dans un petit village de Corse, Stéphane Campana, un nationaliste pur et dur s'écroule à terre avec deux balles dans la tête tirées à bout portant. Se jette alors sur lui, sa jeune maîtresse éplorée qui lui voue depuis l'enfance une dévotion sans limite et dévastatrice. S'agit-il d'un crime politique? D'un règlement de compte lié à la vie tapageuse et au caractère colérique du défunt?Cette mort est l'occasion d'une rétrospective par Ferrari qui retrace la vie des hommes et des femmes fréquentant le bar du village. On découvre ainsi deux Marocains, un frère et une soeur, en exil en Corse car, le monde leur semblait meilleur de l'autre côté de la mer quand ils se baladaient dans leur ville natale sur la merveilleuse corniche nommée Balco Atlantico. Mais lui, Khaled est mort, sauvagement assassiné. Sa soeur Ayet gagne sa vie en servant au bar des hommes parmi lesquels se trouvent certainement l'assassin de son frère.Stéphane n'aimait pas les arabes.L'ambivalence de l'âme humaine est encore une fois dans ce roman, mise en exergue. L'écriture est dense, parfois presque oppressante. Ferrari nous décrit avec beaucoup de justesse la face B de ses personnages. Il a le don pour nous faire découvrir l'envers du décor. Un roman corse noir...
 

Où j'ai laissé mon âme

1957. A Alger, le capitaine André Degorce retrouve le lieutenant Horace Andreani, avec lequel il a affronté l'horreur des combats puis de la détention en Indochine. Désormais les prisonniers passent des mains de Degorce à celles d'Andreani, d'un tortionnaire à l'autre : les victimes sont devenues bourreaux. Si Andreani assume pleinement ce nouveau statut, Degorce, dépossédé de lui-même, ne trouve l'apaisement qu'auprès de Tahar, commandant de l'ALN, retenu dans une cellule qui prend des allures de confessionnal où le geôlier se livre à son prisonnier.Notre avisJérome Ferrari nous avait déjà éblouis avec son livre précédent Dans le secret. Ce dernier roman ne fait que confirmer son immense talent. Il possède vraiment le don d'explorer les chemins sinueux de l'âme humaine. Ce livre évoque la guerre d'Algérie mais il pourrait s'agir de n'importe quelle guerre. Ferrari ne cherche pas à défendre une cause, il essaie de comprendre comment fonctionnent les hommes en situation de détresse. Le capitaine Degorce met la main sur Tahar, un gros bonnet de l'ALN, mais cela ne le rend pas fier et heureux. Cet homme qu'il a enfermé dans ses geôles, lui inspire une espèce de fascination. Naît alors un attachement presque incompréhensible, un sentiment qui ressemblerait à un syndrôme de Stockolm inversé..Par contre, son collègue, le lieutenant Andreani torture sans état d'âme...L'écriture est profonde, dense, réfléchie. Un sans faute, un pur moment de bonheur de littérature.
 

Dans le secret

Antoine, quadragénaire a deux vies très bien compartimentées dans son esprit. Dans la première, il est un père de famille modèle, amoureux de sa femme qu'il admire à l'excès. Dans la seconde, il commet tous les excès, alcool, sexe, dans le bar qu'il tient en Corse.Un jour, en plein milieu d'une étreinte conjugale, sa femme murmure des propos sybillins qui sème le doute dans la tête d'Antoine. Il imagine alors que comme lui, elle mène une double vie. L'équilibre précaire de son existence construite sur le déni, vole en éclat. La jalousie morbide, irrationnelle, le rend fou et il décide alors de se réfugier chez son frère qui vit retiré dans la maison familiale.C'est un très beau livre sur la manière qu'ont les humains de construire leurs existences, souvent sur des failles qui ne demandent qu'à être découvertes. C'est aussi une réflexion intelligente sur l'amour et sur le couple.
 
 

Un dieu un animal

Un jeune homme revient dans son village natal après s'être enrolé comme mercenaire dans l'armée française. Il rêvait de donner de la consistance à sa vie en frayant avec la mort qui finalement n'a pas voulu de lui. Elle a pris son camarade qu'il avait persuadé de l'accompagner. Il rentre donc dévasté, encore plus vide qu'à son départ.Il y a Magali, son amie d'enfance, son amoureuse qui s'est emmurée dans une existence et dans un travail qui l'asphyxient. Jérome Ferrari décrit avec une écriture oppressante, le vide et l'angoisse qui oppressent ces deux jeunes. Le rythme est saccadé et il nous promène d'une époque à une autre en empruntant des chemins chaotiques à la manière de ses héros. Télérama comparait le style de ce livre à celui de Matias Enard dans Zone. Il met en exergue le non sens de certains de nos choix dans cette civilisation contemporaine ou les solitudes se côtoient au pas de course.Un livre difficile mais qui mérite d'être lu jusqu'au bout car Ferrari est un grand philosophe de la vie.Je reprends la conclusion de la critique parue dans Télérama à l'époque de la sortie du livre car je la trouve très belle et très juste:"Quelle trace laisse-t-on ? L'empreinte des autres dépend de la place libre que l'on a en soi, tel est le message que chuchote ce livre glaçant, qui s'ouvre sur une certitude (« Bien sûr, les choses tournent mal ») et se ferme sur sa confirmation. Entre-temps, les trouées d'oxygène offertes par Jérôme Ferrari ont distribué leurs forces, et ce roman ressemble à l'enfant blessé que le héros rencontre au combat : « Si léger que sa chute ne fait aucun bruit."
 

Le principe

Dans ce dernier roman de Ferrari , un jeune philosophe d'aujourd'hui s'adresse au physicien Heisenberg, un des fondateurs de la mécanique quantique,  auteur du principe d'incertitude et qui reçut le prix Nobel pour ses travaux en 1932. Il s'agit nullement d'un ouvrage scientifique mais plutôt d'un recueil philosophique dans lequel quantique rime avec immatérialité du monde mais également avec poésie et beauté. Je trouve que c'est également une belle réflexion sur l'engagement politique des physiciens allemands pendant la guerre. Certains quitteront leur pays, d'autres pas. Certains flirteront avec le nazisme, d'autres se polariseront sur leurs sujets de recherche comme Heisenberg en oubliant peut être de résister contre le fascisme. Un livre extrêmement intéressant,  d'une part pour les scientifiques qui découvriront la physique quantique sous un autre angle et, d'autre part pour les non scientifiques, qui seront initiés à  ces superbes concepts à l'origine de cette nouvelle physique si perturbante pour l'esprit. De toute façon, avec Ferrari, la littérature est toujours du grand art...

 

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